"Les chambres à gaz existent : elles sont griffées jusqu'au plafond..."

Avec une émotion difficilement contenue, j’ai communié avec l’auditoire, dans ce moment de témoignage, cette cérémonie, orchestré par le Président du CRIF, Monsieur Jean-Luc Médina, qui honorait du prix Louis Blum, Madame Simone Lagrange, déportée à Auschwitz et le procureur-général Jean-Olivier Viout, ce 11 novembre.

En m’éloignant du Musée de Grenoble, cet instant résonnait en moi, comme ce devoir de mémoire et de transmission, qu’aucun de nous ne doit taire, ni oublier.

Mme Lagrange est bien plus qu'une voix, et dès ses premiers mots, elle ressuscite la petite fille de 13 ans qui s'appelait alors Simone Kadosché. Coupable.png

« C'était le 6 juin 1944, un jour de joie, celui du débarquement des alliés. J'ai été arrêtée chez moi, sur dénonciation d'une Française, avec mon père et ma mère. Nous avons été conduits place Bellecour à la Gestapo. Dans le hall, des femmes allemandes en uniforme disaient "kaput", elles disaient qu'on ne reviendrait pas. On nous a disposés tous les trois devant chaque mur de la pièce, c'était un salon beige. Barbie est entré, il portait un chat dans ses bras. »

Il le caressait... Je n'avais pas peur, il ne ressemblait pas aux SS que l'on racontait aux enfants. »

« Il est allé voir mon père puis ma mère les a dévisagés de la tête aux pieds. Il est venu vers moi, il m'a caressé la joue, il m'a dit que j'étais mignonne. Il a demandé à maman si elle avait d'autres enfants. Elle en était fière, elle a dit oui, deux, plus jeunes. Ils sont à la campagne. Il a posé son chat, il m'a demandé l'adresse de mes frères. Nous ne la connaissions pas encore.»

« Barbie a tiré sur la résille qui retenait mes longs cheveux blonds. Ils se sont déroulés, il a tiré dessus de toutes ses forces et j'ai reçu la première paire de gifles de ma vie. Mon père a tenté de s'interposer, on lui a mis un revolver sur la tempe. »

« A Montluc, j'étais avec ma mère dans la cave. C'est idiot, ce que je vais dire, j'avais 13 ans et j'étais effrayée à l'idée qu'il puisse y avoir des rats. Je n 'ai pas dormi. Toute la nuit, par le soupirail, j'ai vu descendre des familles juives.»

« Barbie voulait l'adresse des enfants. A 9 heures, il m'a emmenée dans sa voiture à la gestapo. J'y suis restée toute la journée, il arrivait avec son sourire mince comme une lame de couteau. Cela a duré sept jours, coups de pied, coups de poing sur les plaies mal refermées de la veille. Le premier soir. il m'a ramenée lui-même à Montluc, j'étais comme .un pansement sanguinolent. Il m'a jetée dans les bras de ma mère en lui disant : "Voilà ce que tu as fait de ta fille." Après une semaine, il m'a mise dans une autre cellule, pendant quinze jours. Ma mère a cru que j'avais été tuée. »

« Le 23 juin 1944. Simone retrouve sa mère dans un convoi pour Drancy puis c'est le vovage vers Auschwitz. cinq jours et quatre nuits dans un wagon à bestiaux: «J'étais avantagée, j'étais prés de la porte. Il y avait une tinette au milieu, des hommes tenaient des vêtements tendus pour cacher ceux qui faisaient leurs besoins. Nous étions tous là à vomir. Le premier matin, on a trouvé un mort. C'est à partir de là qu'on est devenu des gens différents. On était soulagé d'avoir un peu plus d'air et de place lorsqu'on entassait les morts. »

« A Auschwitz, mon premier drame, c'est quand on m'a enlevé mes cheveux ; voir toutes ces femmes nues. sans cheveux. sans poils, je ne me rendais pas compte que j'étais pareille. J'étais humiliée d'être immatriculée. A 86.24. Je me suis pincée jusqu'au sang, le quatre s'est à moitié effacé, ce furent mes premiers dix coups de schlague. »

« On nous a dit : "Ici, on entre par la porte, on sort par la cheminée ", odeur douce, acre, amère. Je crains toujours de faire brûler un rôti, j'ai des souvenirs comme cela. »

« Je suis restée avec maman jusqu'au 23 août 1944. C'était la libération de Paris, c'est le jour où ma mère a été gazée. Les femmes faisaient la queue pendant trois heures: leurs enfants à la main, pour être gazées. Les chambres à gaz existent, elles sont griffées jusqu'au plafond. »

« Le 11 août 1944. le père de Simone Kadosché et ses deux neveux embarquent dans le dernier convoi. Le 18 janvier 1945, 25 000 déportés d'Auschwitz évacuent le camp à pied pour Ravensbrück. Le 11 février, à l'arrivée, ils ne sont plus que 2 000. »

« Mon père était très grand. Le lendemain de notre départ, j'ai vu une tête qui dépassait dans une colonne d'hommes, je lui ai fait signe.»

« C'était bien mon père que je voyais me sourire d'un sourire qui me fait encore si mal aujourd'hui. Dieu ! qu'il me fait mal encore à cet instant. Il eut juste le temps de me demander où se trouvait ma mère. Un S.S approche et lui aussi sourit "Qui est-ce ? me demanda-t-il , c'est ton père ?" Et moi toute heureuse, dans un souffle, brisée par l'émotion, je lui dis que oui, que c'était bien mon papa. "Tu veux l'embrasser ?" me demanda-t-il encore. Ne pouvant plus parler, je répondis par un mouvement de la tête. Souriant à nouveau, il fit signe à mon père d'approcher tout en me poussant dans sa direction. Alors moi, je cours, je me précipite. Papa, de son côté me tend les bras. C'est alors que le S.S, qui m'a suivie jusqu'à lui, fait mettre mon pauvre père à genou et lui tire une balle dans la tête. Il fait cela ici, sous mes yeux ! »

« Comment dire mon horreur, mon épouvante ? »

« Mon cher papa vient d'être assassiné, froidement, alors que la guerre est en train de se terminer, foudroyé par un "homme"...»

« Jamais ! »

« Non, jamais je ne pourrai oublier ni même pardonner ! »

« Je ne pus même pas pleurer tant ma douleur était intense, intolérable, inhumaine.»

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.